Chronique dans Metal.Nightfall

Y'en a marre de se poser des questions. Non mais c'est vrai, quoi! Faut arrêter! On est toujours là, à se creuser la cervelle pour trouver quelque chose à dire sur la musique, pour que vous, chers lecteurs vénérés, vous puissiez avoir une idée précise de ce que vous pouvez potentiellement obtenir. Alors on tente de faire quelques petites métaphores gentillettes pour guider votre esprit dans le marasme sentimental de l'être humain. On parle de riff, on parle de rythmes, de structures, de plein de choses. Mais on ne pensait peut-être pas qu'un jour, "A World In Their Screams" nous tomberait sous le nez. Et le ferait méchamment saigner. Parce qu'ELEND fait bien plus que de la musique. Il fait de l'art. Et plus que jamais, à présent.
Décadent, ignoble, blessant, sublime, grandiloquent, métaphysique, visuel, raffiné, ultime, inclassable, insolent, prétentieux, royal, absolu, téméraire, dangereux, qui te bouffe, qui te mutile le cœur, qui te fait jaillir le sang des oreilles, qui te transcende, qui finit par te tuer.
Un énorme coup de poing. Voilà ce que l'œuvre représente. Coup de poing dans les sentiments, dans les tripes, à chaque écoute, tout le temps.
"A World In Their Screams" est grand. Immense. Encore des adjectifs ? De toute façon, pour comprendre la dimension qu'ELEND distille sur le probable ultime album de sa carrière, il faut aller chercher un champ lexical qui pourrait rendre compte de tout ce qu'il y a de plus paroxystique, au-delà de l'univers.
"A World In Their Screams" est la bande sonore de la fin du monde. Le metal peut s'évertuer à mettre toujours plus de saturation dans ses guitares, jouer plus vite, jouer plus fort, gueuler encore plus violemment, tout le temps, pousser les facteurs de son extrémisme dans ses derniers retranchements, il ne pourra jamais retrouver la violence que l'on retrouve sur certains passages d'"A World In Their Screams". Jamais.
L'album ne peut s'écouter qu'en entier. Il forme un ensemble, une histoire évanescente dont on comprend un peu plus les écoutes à chaque entrée dans son monde. Prendre un morceau séparément permettra certes d'apprécier un talent de composition époustouflant de la carrure des compositeurs de musique savante contemporains, mais il semblera désuet, tant les enchaînements entre chaque pièce sont infimes. "A World In Their Screams" n'est qu'une seule chanson découpée en 11 actes, crescendo décrescendo dans la torpeur, le malaise, la noirceur, l'enfer.
Désinvolte, voire même, sarcastique, "Ophis Puthôn" se moque dès ses premières mesures de l'auditeur : le monde connaît ses derniers moments de paix, exprimés par ce chant féminin soprano baroque. Tout explose soudainement, sans que l'on s'y attende. Dissonances, chœurs sous-jacents, percussions vertigineuses apocalyptiques et résonnantes, mélodies orchestrales sublimes...puis des accalmies malsaines. Terriblement malsaines. Voilà. On est impuissant pour décrire avec plus de précision la richesse musicale d'"A World In Their Screams". Ce dernier acte du "Cycle Des Vents" (trilogie débutée par "Winds Devouring Men", et poursuivie en 2004 par "Sunwar The Dead") est biblique, prophétique, inexorable. Il permet de visionner ce qu'on n'avait jamais osé imaginer. L'apocalypse. Le monde moderne se retrouve happé par sa propre médiocrité, mais surtout par un châtiment divin d'une violence indicible qui vient faire agoniser la moindre de ses fibres. "Afin que même les arbres pleurent, et se lamentent". Tous écrits en français, les textes, labyrinthiques, tortueux, sobres et mythologiques, amplifient et clarifient une douleur déjà affreusement nourrie par les sons d'agonisants, les hurlements de "Borée", les lamentations de "Je Rassemblais Tes Membres".
Le monde dessiné par l'album est le nôtre. Et pourtant, on ne veut pas le croire. L'orchestre devient fou, fou, fou, fou, les musiciens sont en rage, complètement déments. Même lorsque la tempête se calme pour nous laisser contempler le désastre, le souffle des sons industriels, les pleurs des violons agonisants, sont chargés de haine, de folie, d'aliénation. Alors que la voix narrée, imperturbable, d'une presqu'objectivité plus atroce encore qui parfois murmure, qui parfois vocifère doucement ("Le Serpent de discorde s'élança, et il dévora le soleil"), dépose son funeste récit sur la bande sonore du cataclysme, les textures s'entremêlent. "A World In Their Screams" conserve le côté plus industriel amorcé sur "Sunwar The Dead", mais privilégie avant tout sa grandiloquence orchestrale. Le travail sur le son est énorme. Même les chœurs, soufflant comme des vents de discorde, sonnent de manière inattendue. Alarmes en folie qui s'énervent en arrière-plan, cymbales, gongs, cris de cuivres diaboliques…les mots ne peuvent rendre ce qu'ici la musique parvient à faire voir. Une horreur, une violence, une souffrance qu'on ne peut pas imaginer, qui atteint son paroxysme sur "Borée", ou cris, percussions, cuivres et nappes frénétiques se battent sans jamais s'arrêter, sans aucun souffle, sans même aucun espoir de s'en sortir.
La fresque est aussi terrifiante que majestueuse. Métaphores inconcevables et décalages temporels dans les textes, dissonances impénitentes, brutalité impérieuse, tout contribue à ne laisser l'univers de cet album se préciser que peu à peu, suite à des réflexions sur toutes les funestes énigmes qu'il propose. Hasnawi et Tschirner, les compositeurs, avaient bien prévenu qu'ils avaient intentionnellement bridé la violence de "Sunwar The Dead" – même si elle était déjà tellement présente qu'elle en choquait des adeptes de Black Metal! – afin de tout faire exploser chaque fois un peu plus. Comme il s'avère que "A World In Their Screams" est finalement le dernier volet de la trilogie du Cycle Des Vents (alors que cinq albums étaient prévus au total), celui-ci est l'objet d'un lâchage total. La lucidité et la rigueur dans la composition ont permis de laisser s'exprimer une folie et une déstructuration apocalyptiques absolument incroyables, et l'efficacité de l'ensemble ne doit son infaillibilité qu'à la dynamique de l'alternance textuelle et musicale, et les variations continuelles d'intensités. Bien entendu, tout comme sur "Sunwar The Dead", c'est un véritable orchestre qui joue, et permet à l'ensemble de prendre le tel envol décrit.
Un album d'art, époustouflant, qui ne pourra rebuter que pour son aspect parfois trop cinématographique. Mais pas d'erreur. La musique est le moyen d'expression idéal pour cette formation, car nul effet spécial n'aurait pu rendre grâce à cette violence. ELEND termine sa carrière la tête haute, après avoir fait strictement ce qu'il voulait, sourd à toute convention. ELEND se retire en laissant, à tous, le souvenir qu'il est immense. Une entité unique dans le milieu des musiques expérimentales. Un monde a lui tout seul. Un monde d'une noirceur sculpturale, artistique, dangereuse…Mais les mots me manquent. Jetez-vous sur l'apocalypse. Engouffrez-vous dans les tornades.
Ecrit par ORPHANAGE (30/ 04/ 07)
5/5

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