Interview avec Julien Monsenego pour Progressia



Interview en deux parties, 2003 & 2004


2003:


Progressia : Bonjour Elend ! Tout d’abord, pouvez-vous nous expliquer la raison du long silence du groupe depuis la sortie de « The Umbersun » en 1998 ? Etait-il dû à des problèmes de labels, aux projets parallèles que vous meniez...


RT : les deux sans doute. Nous avions d’une part décidé d’arrêter de rendre public et de commercialiser notre travail. Nous étions tellement écœurés par le gâchis de temps et d’énergie qu’avait entraîné la promotion de The Umbersun – et tout cela pour qu’au final, l’album soit à peine distribué – que nous avions décidé de nous concentrer uniquement sur la musique et sur ce qui nous faisait plaisir. Ce qui nous a décidé à reprendre une activité publique, c’est la rencontre avec David Kempf (violon) en 2001. À l’époque, nous travaillions sur les premiers enregistrements d’un autre projet, Ensemble Orphique. Sa présence ainsi que celle de nouveaux musiciens a apporté un souffle nouveau et nous a redonné envie de partager notre travail avec un public plus large que notre cercle d’amis.


Progressia : Avec le recul, quel regard portez-vous sur la trilogie que vous avez réalisée et qui, musicalement, est très diverse ? Et sur le disque « Weeping Night », qui reprenait certains morceaux des « Ténèbres du Dehors » sans les voix hurlées qui le caractérisait ?


RT : Iskandar Hasnawi et moi sommes du même avis : l’Office des ténèbres vaut plus par son mouvement d’ensemble que par chacun de ses instants. Nous avons échoué à faire ce que nous voulions faire dans certains morceaux, mais nous avons réussi à élaborer un ensemble cohérent (malgré l’évolution de la composition audible d’un album à l’autre) et assez systématique, et à lui donner l’aspect d’une course à l’abîme ; c’était le but. Le seul véritable regret est de ne pas avoir pu enregistrer les premiers albums avec un budget comparable à celui de The Umbersun. En ce qui concerne Weeping Nights, malgré son apparence d’accident de parcours, je pense qu’il a constitué une sorte d’accalmie avant la tornade de The Umbersun. Finalement c’était une bonne chose : le choc n’en a été que plus brutal. Il faut également savoir qu’Holy Records insistait sur la réédition sans hurlements des ténèbres du dehors ; nous ne pouvions pas intervenir dans cette décision purement commerciale, mais nous avons réussi à les convaincre d’y ajouter trois morceaux inédits, délibérément plus proches de l’ambiance des morceaux sans hurlements.


Progressia : Comment avez-vous abordé l’écriture d’un nouvel album, après vous être tant impliqués dans votre trilogie ?


RT : nous n’avons jamais cessé de composer, les choses se sont donc faites assez naturellement une fois prise la décision de reprendre une activité publique.


Progressia : « Winds Devouring Men » est une nouvelle étape de l’évolution d’Elend. À son écoute, il me semble que la musique est devenue plus accessible, avec une attention portée sur les mélodies...


Elend : pour ce qui est de l’aspect plus dépouillé de la musique, il est volontaire et assumé... Cela n’aurait aucun sens de répéter à l’infini le type de musique que nous composions au milieu des années 90 : nous avons enregistré ces albums, cette musique existe désormais – et c’est une chose que nous n’avions pas oublié de préciser dans les interviews réalisées à l’époque, lorsqu’on nous demandait à quoi ressembleraient les compositions d’ELEND une fois la dernière messe de l’Office des Ténèbres achevée. Nous avons toujours su que nous devions chercher de nouvelles formes d’expression. Le fait que certains morceaux du nouvel album soient plus dépouillés au niveau de l’instrumentation ne fait que renforcer la tension entre les passages calmes et les explosions de violence ou entre ces morceaux et les morceaux plus denses. C’est cette nouvelle économie de moyens qui peut donner l’impression de morceaux plus mélodiques : mais les mélodies étaient déjà là à l’époque de l’Office, simplement elles étaient beaucoup plus nombreuses et n’étaient souvent pas répétées.


Progressia : L’album propose également une musique beaucoup plus apaisée, en comparaison à « The Umbersun », très torturé...


Elend : Oui, mais il ne faut pas trop s’y fier… WDM est finalement assez proche de Weeping Nights en termes d’ambiance. N’oublie pas que nous avons composé The Umbersun après. Qui sait ce que l’avenir vous réserve ?


Progressia : Je crois d’ailleurs que vous définissez votre approche par le terme de « musique populaire », s’opposant à celui de « musique savante ». Pouvez-vous préciser cette démarche ?


IH : c’est bien simple, nous sommes autodidactes. Nous avons eu une formation classique de base, mais nous n’avons jamais suivi de cours de composition. C’est un premier aspect, purement institutionnel.
Le deuxième aspect concerne notre pratique même. Nous avons une approche assez intuitive de la composition : nous apprenons beaucoup à l’écoute d’autres compositeurs, à la lecture de leurs partitions, mais nous n’avons pas la puissance d’abstraction que donne une formation de compositeur et qui nous permettrait de composer sans avoir à nous confronter à la matière sonore et au contact avec l’instrument ; nous ne pouvons pas passer de l’idée synthétique d’un morceau à son écriture directe sur une feuille (avec tous les jeux d’écritures harmoniques, rythmiques et mélodiques que ce mode de composition permet). Nous avons besoin de l’intermédiaire qu’est le jeu, le travail manuel, l’improvisation au clavier ou au violon. Cela peut paraître secondaire et extérieur au processus, mais c’est au contraire primordial. La musique est le plus abstrait des arts et le seul qui puisse exister en dehors de son support physique naturel, le son. Avoir accès à la dimension purement abstraite de la musique, c’est une des dimensions de la musique savante.
Le troisième aspect a plus à voir avec l’histoire de la musique et la ségrégation du goût qui caractérise plus particulièrement la musique occidentale. Car la musique est également un savoir : le savoir d’un ensemble de formes à la fois naturellement, historiquement et socialement déterminées. Il faut connaître, maîtriser et savoir combiner ces formes, tout en ayant une compréhension profonde de leur historicité.
Nous importons des techniques de la musique savante (du XIXe pour L’Office, de la seconde moitié du XXe siècle pour ce nouveau cycle) dans notre univers musical
Au final, notre musique est essentiellement une musique populaire (dans sa struture thématique basée sur la répétition, dans sa structure harmonique linéaire avec peu de variations, par son respect pour une relative simplicité mélodique) qui utilise des techniques savantes (que ce soit dans l’usage de rythmes et de mesures complexes, dans la recherche harmonique, dans les techniques de jeu, dans l’orchestration et le travail timbral) et qui joue avec la tradition musicale savante (par ex. la musique concrète et le sonorisme pour « Winds Devouring Men », la musique minimaliste d’Europe de l’Est pour « Charis », « A Staggering Moon », « Silent Slumber », « Vision… ») : c’est une musique hybride, métèque, marquée par un éclectisme formel qui fait à la fois notre force et notre faiblesse.


Progressia : La référence qui vient tout de suite à l’esprit est « Within the realm of a dying sun » de Dead Can Dance, impression renforcée par les voix masculines très calmes et très profondes qui apparaissent sur « Charis » ou certains passages de « Under War-broken Trees ». Cette comparaison vous gêne-t-elle ?


Elend : cela dépend… Le timbre de la voix masculine se rapproche de celui de la voix de Brendan Perry, mais en dehors de cela, je ne vois vraiment pas les similitudes. C’est un honneur de voir Winds Devouring Men comparé à cet album, mais je pense qu’il s’agit d’un malentendu : même si notre musique est plus dépouillée qu’avant, il y a toujours dans Elend une complexité mélodique et harmonique et une richesse d’arrangements qu’on ne trouve nulle part dans DCD ; ensuite, nos orientations sonores sont radicalement différentes : notre son est beaucoup plus acoustique, précis et profond que le leur ; enfin et surtout, il y a dans tous nos morceaux une tension tragique qu’on ne retrouve pas chez Dead Can Dance. Ce ne sont pas les quelques instruments “exotiques”, étrangers à la tradition occidentale (tradition que nous tenions à suivre pour l’Office), que nous employons ici pour la première fois qui suffiront à établir une parenté avec les tendances world music de Dead Can Dance. Nous avons toujours décontextualisé tous les éléments a priori incompatibles. C’est là une différence essentielle.


Progressia : Et cette voix, avez-vous dû particulièrement vous exercer pour obtenir ce résultat ?


IH : non, le type de chant que nous avons choisi n’est pas très technique ou difficile – je veux dire… à partir du moment où l’on sait chanter, bien sûr ! Il ne demande pas vraiment de répétition ou de travail vocal. Il est plus important de réfléchir à la logique mélodique de la ligne : où placer les respirations, les accents, le vibrato, les nuances.


Progressia : En revanche, les voix féminines sont plus discrètes qu’auparavant, et interviennent plus pour soutenir la musique...


Elend : il se trouve que pour cet album, c’est le chant masculin qui s’imposait naturellement. L’album est intimiste et représente un moment d’introspection, il n’y avait pas de place pour des chœurs épiques ou pour de véritables lignes féminines solo. Les voix féminines ne sont là qu’en accompagnement, comme timbre supplémentaire ou comme textures (elles sont alors retravaillées, salies, filtrées, parfois même saturées, et utilisées comme des bruits ou des nappes d’ambiance : c’est le cas dans « Away from Barren Stars », « Winds Devouring Men » et « Vision Is All That Matters »). Nous refusons l’idée d’utiliser les voix, qu’il s’agisse des voix féminines ou des hurlements, comme un recette, comme une sorte de marque de fabrique, sous prétexte qu’il y en avait beaucoup dans l’Office. Chaque projet a sa spécificité. C’est pour cela que nous fonctionnons plus sur le mode d’un ensemble à géométrie variable que sur celui, plus traditionnel dans la musique populaire, de groupe constitué et stable. L’Office est terminé depuis plus de six ans maintenant : nous sommes embarqués dans une autre aventure. Beaucoup de choses sont différentes, à commencer par notre façon de composer qui n’a plus rien à voir avec celle de l’Office.


Progressia : De même, certains aspects industriels et urbains, présents sur « The Umbersun » ont été développés au milieu de votre nouveau disque. Comptez-vous allez plus loin, en mêlant par exemple ces sons à vos morceaux plus « classiques » ?


Elend : nous avons commencé à le faire sur cet album et cela sera plus accentué sur certains des albums du nouveau cycle. WDM est encore un album classique, nous introduisons l’étrangeté au fur et à mesure. Nous concevons notre évolution musicale sur un cycle de plusieurs albums et non sur un seul. Cela implique l’idée de progression dramatique, de contraste et de rupture.


Progressia : Sur le plan des textes, on retrouve peu de références au christianisme et à Dieu, qui étaient au centre de votre trilogie. Les paroles sont-elles plus personnelles, ou plus philosophiques désormais ?


IH : l’Office dépeignait un monde habité par un dieu réactif, incarnation du ressentiment. Ce nouveau cycle dépeint un monde sans dieu (même si des divinités coutumières y sont présentes), où l’homme est le jouet de forces qui le dépassent : le temps, les vents, la guerre. Un monde tragique.


Progressia : Vous semblez apprécier les métaphores. Une phrase revient sans cesse sur « Winds Devouring Men » : « Vision is all that matters to a wayward traveller ». Quelle en est le sens ?


RT : le thème de la vision et du pouvoir des rêves comme force structurante semble forcément devoir prédominer dans une œuvre qui décrit un monde sans centre. C’est pour cela qu’Iskandar apprécie particulièrement le cinquième « Holy Sonnet » de John Donne (Holy Meditations, V) : il décrit la réorganisation d’une humanité européenne décentrée par les découvertes de nouveaux continents « You which [...] / Have found new sphears, and of new lands can write » (vv. 5-6). Ces quelques vers sont d’ailleurs, avec d’autres, une des origines de son poème, qui est une méditation sur quelques vers de Saint John Perse, Donne, Pound...


Progressia : La production est également bien meilleure sur ce disque, notamment en ce que les passages symphoniques sont bien mieux mis en valeur : est-ce dû à votre expérience, au temps passé au studio, à la pré-production ?


Elend : c’est dû à tout cela à la fois... Mais l’élément le plus important, c’est de pouvoir contrôler chaque étape de la production, de l’enregistrement au mastering, en passant par le mixage, et de pouvoir le faire dans un calme relatif, sans contraintes financières.


Progressia : Peut-on espérer entendre de nouveau parler d’Elend dans un futur proche, et surtout, mais c’est un peu LA question récurrente, allez-vous pouvoir vous produire sur scène ?


RT : Winds Devouring Men est la première partie d’un cycle de cinq albums. Nous avons prévu de sortir un album par an ; au-delà, l’avenir du projet est incertain. En ce qui concerne les concerts, il faudra encore patienter. Comme tu le sais, il est très difficile de reproduire notre musique sur scène. Nous n’avons rien contre l’idée de donner quelques concerts dans des salles disposant d’une bonne acoustique, mais une tournée serait impossible. Le fait que nous vivions toujours à cheval sur deux pays ne nous facilite pas la tâche.


Progressia : Quels sont vos centres d’intérêts actuels et vos nouveaux projets ?


Elend : Nous sommes en train d’enregistrer le prochain album de ce nouveau cycle. Cela nous laisse malheureusement peu de temps pour mener à bien nos autres projets communs.



Iskandar Hasnawi et Renaud Tschirner.



Novembre 2004:



Progressia : Comment avez-vous pu enregistrer si vite la suite de « Winds Devouring Men ». Tout était prêt pour « Sunwar The Dead » dès 2003 (compositions, musiciens devant intervenir, studio...) ?


IH : c’est une question récurrente mais j’avoue qu’elle ne laisse pas de me surprendre. Je ne vois vraiment pas ce que 18 mois d’écart entre 2 albums ont de surprenant. Tous les albums de l’Office sont sortis avec le même intervalle. Nous n’avons pas mis 5 ans à composer « Winds », il nous a fallu 5 ans pour nous décider à retravailler avec des labels, ça n’a rien à voir. STD a été composé en 3 semaines en janvier 2003. L’enregistrement a été long à mettre en place parce que nous n’avions pas prévu d’enregistrer avec un ensemble.


Progressia : Comment avez-vous réussi à réunir 50 musiciens autour de votre projet ? Quel a été le rôle de David Klempf en tant que conducteur de cet ensemble ?


IH : c’est grâce à David et à ses nombreux contacts que nous avons pu réunir autant de musiciens (sans oublier Esteri pour le chœur). C’est lui qui a dirigé l’ensemble parce qu’il a été formé à la direction d’orchestre et que ni Renaud ni moi ne sommes compétents dans ce domaine.


Progressia : Vois-tu une différence significative entre l’enregistrement de vos albums précédents et celui-ci ? Ce processus plus organique sera-t-il préféré à l’avenir pour Elend ?


IH : le problème ne se pose VRAIMENT pas en termes de préférence... parce que, si nous l’avions pu, je peux t’assurer que nous aurions enregistré tous nos albums avec un ensemble complet, et ce dès « Leçons de ténèbres ».
L’occasion s’est présentée, pour cet album, grâce à David, et, par chance, les revenus générés par les ventes de « Winds Devouring Men » étaient suffisants pour que nous puission la saisir. Si les ventes de STD sont suffisantes pour nous permettre de payer les musiciens, nous enregistrerons dans les mêmes conditions. Si ce n’est pas le cas, nous nous orienterons vers la solution adoptée à l’époque de WDM : nous mélangerons les prises réalisées avec quelques musiciens à des sons programmés.


Progressia : Elend s’ouvre de plus en plus à la musique contemporaine, ambient voire électronique. Quelles limites ne pas franchir pour conserver l’unicité, le style du groupe ?


IH : je ne vois vraiment aucun lien entre notre musique et l’ambient. Quant à la musique électronique savante (Stockhausen, Xenakis, Nono), c’est un type de travail qui m’attire de plus en plus, effectivement. Mais il me semble que cela s’intègre parfaitement à notre musique et à notre démarche musicale en général. L’unité de notre musique se produit naturellement. Tout d’abord parce que tout ce que je compose porte ma marque, que je le veuille ou non. Ensuite parce que, qu’il s’agisse de musique électronique, de musique concrète ou de musique orchestrale, nous restons toujours dans le même cadre, celui de l’utilisation d’un lexique venu de la musique savante au sein d’une musique à la syntaxe populaire.


Progressia : Rapprocherais-tu ce nouvel album de « The Umbersun », par cet aspect expérimental très poussé ?


IH : non... « The Umbersun » était résolument tourné vers la musique post-romantique (Wagner, Mahler, Richard Strauss), ce qui n’est pas du tout le cas de ce nouveau cycle. D’autre part, n’y a rien d’expérimental dans notre musique, ou alors les mots n’ont plus aucun sens. Je sais que pour la plupart des gens, dès que la musique est un peu difficile, c’est « expérimental », mais ce site s’appelle progressia.


Progressia : Du point de vue vocal, on sent une volonté d’adopter un ton plus narré, moins chanté que sur « Winds Devouring Men »...


IH : c'est plutôt l'inverse, me semble-t-il : le chant masculin n'a jamais été aussi développé d’un point de vue mélodique que sur cet album. Sur certains morceaux, comme « The Hemlock Sea », « Laceration » ou « Blood and Grey Skies Entwined », le chant est résolument pop. En tout cas, à l’exception partielle de « A Song of Ashes », les parties narratives ont disparu de notre musique, alors qu’elles étaient encore présentes sur WDM.


Progressia : Il semble qu’il y ait une thématique guerrière sur « Sunwar the Dead ». Peux-tu nous expliciter celle-ci, et le lien avec celle de « Winds Devouring Men », qui abordait le thème du voyage ?


IH : les deux textes se font suite. Le périple se poursuit, la guerre apparaît. Le poème sur lequel s’appuie ce nouveau cycle est une odyssée intérieure dans laquelle les souvenirs et les modèles littéraires sont traités comme autant de territoires qui dessinent une géographie de ma mémoire et des images qui me travaillent. Si ces images, qui me sont propres, résonnent en d’autres personnes, tant mieux, et si elles paraissent incompréhensibles... il reste la langue et sa musique propre.
Je te remercie pour cette interview.




Iskandar Hasnawi.


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