Interview avec Didier Descamps pour Harmonie Mag.

Dérangeante et fascinante à la fois la musique d'Elend ne peut vous laisser indifférent. Elle est la preuve vivante que dans un univers musical où l'on cherche à nous faire avaler tout et n'importe quoi il existe encore de VRAIS artistes capables à la fois d'innover et de toucher notre sensibilité. Après le fantastique Winds Devouring Men chroniqué dans notre numéro précédent nous avons voulu en savoir un peu plus sur ce retour aussi inattendu que grandiose, sur le concept de cet album et les secrets de sa réalisation. Voici quelques éléments de réponses (mais pas tous !) qu'Iskandar, l'un des maîtres à penser de Elend, a bien voulu nous apporter tout en étant fort occupé à la préparation d'une suite prévue pour 2004 et que l'on attend déjà avec une grande impatience !

Harmonie : Cinq ans se sont écoulés presque depuis la sortie de The Umbersun qui marquait la fin de la trilogie des ténèbres. Qu'avez-vous fait durant tout ce temps ?

Elend : The Umbersun est sorti chez Music for Nations et nous étions vraiment mécontents de la façon pour le moins désinvolte dont ils avaient commercialisé l'album. Il nous a fallu un peu de temps pour sortir de l'imbroglio dans lequel nous étions. Mais, la promotion longue et inutile, l'énergie déployée pour faire face à l'inertie du label nous ont épuisé. Nous n'avions plus du tout envie de commercialiser notre musique et d'affronter à nouveau un label. Nous avons continué à écrire et à composer dans différents styles, mais dans un cadre uniquement privé, sans penser alors que cela pourrait donner un jour un nouvel album d'Elend.

Harmonie : Qu'est ce qui vous a poussé à revenir alors ?

Elend : Le hasard d'une rencontre... la rencontre avec les deux violonistes que vous entendez sur l'album.

Harmonie : Et vous êtes revenus chez Holy records ?

Elend : Oui, entre autres. En fait, nous gérons les choses différemment désormais et nous ne signons plus de contrats d'artiste avec une seule maison de disque, mais juste des licences de distribution. Cela a été rendu possible par la création de notre propre structure d'enregistrement. Nous ne dépendons des budgets d'enregistrement. Holy records distribue donc l'album en France et nous avons d'autres contrats de distribution pour d'autres pays d'Europe. Et, pour l'instant, tout se passe parfaitement.

Harmonie : Avec le temps, quel regard portez-vous sur cette fameuse trilogie des ténèbres ?

Elend : Un regard assez critique. Comme nous ne jouons pas notre musique live, nous en sommes rapidement dépossédés. Une fois qu'elle a été enregistrée, elle se détache de nous ; nous ne la jouons plus. La prise de distance est donc assez terrible. Disons qu'il y a des choses que nous aurions dû faire différemment. Mais ce que je regrette le plus, c'est le manque d'unité sonore entre les trois volets de la trilogie. Et c'est une chose à laquelle nous comptons porter beaucoup d'attention à l'avenir. Par contre, nous ne regrettons ni la noirceur ni la violence de cette musique... au contraire !

Harmonie : Le style de Winds Devouring Men, tout en conservant certaines des fondations d'Elend, est assez différent de celui des trois premiers albums. Comment s'est produite cette mutation ?

Elend : Assez naturellement... nous n'avions pas envie de nous répéter. Avec The Umbersun, nous sommes allés au bout de ce que nous avions à exprimer avec un grand orchestre romantique. L'idée d'explorer le mélange entre les timbres orchestraux et des sonorités plus dures, industrielles, ou ambient est quelque chose qui nous attirait depuis longtemps et sur laquelle nous avons beaucoup travaillé depuis 1998.

Harmonie : Une des surprises est la disparition des vocaux death/black. Pourtant, après plusieurs écoutes, on se rend compte que ceux-ci auraient finalement été incongrus dans le contexte de l'album. Etait-ce une volonté délibérée dés le départ ou cela s'est-il imposé au fil de l'album ?

Elend : Je préfère parler de vocaux apparentés death/black, car bien que Renaud et moi écoutions beaucoup de métal extrême, il n'a jamais été question de chanter exactement dans ces registres. Il s'agissait plus de hurlements véritables et non de grognements death ou de cris black metal. C'est ce type de vocaux qui me semblait correspondre au personnage mis en scène. Ils étaient légitimes. Ce type de chant était directement lié au concept de l'Office des ténèbres : celui-ci étant terminé, il est normal qu'on ne le retrouve pas sur le nouvel album. Il ne faut pas enlever leur force à ces hurlements en les employant n'importe comment.

Harmonie : Les voix féminines sont également beaucoup moins présentes...

Elend : C'est le seul reproche que l'on a fait à l'album. En fait, c'est assez paradoxal car Winds Devouring Men est celui de nos albums où il y a le plus de chant féminin solo. Mais il est traité de façon différente ; il est utilisé comme un timbre instrumental ou un effet et n'est plus le support du texte.

Harmonie : à moins de s'y plonger très profondément, il n'est pas facile de saisir le concept de l'album. Peux-tu nous en dire un peu plus ?

Elend : C'est assez difficile à décrire. C'est le récit d'une errance. Une errance physique, mais aussi musicale, spirituelle, etc.... En fait, le concept va s'étendre sur quatre albums. Le texte décrit une sorte d'odyssée fantasmée et intérieure qui mélange thèmes personnels, fictions et bribes de l'épopée antique et de ses différentes incarnations littéraires. Le thème du voyage est mêlé à celui de l'attente et du doute, et aussi au thème de la vision. Les vents ont plusieurs significations dans le poème, selon que l'on se trouve dans des passages narratifs ou plus allégoriques : ils sont la force motrice que l'on attend et que l'on guette dans le mouvement de la voilure, ils sont une force fécondante, mais aussi une puissance de mort et d'effacement des œuvres humaines et des civilisations : ce faisant, ils deviennent une allégorie du temps, de la mort et de l'oubli.

Harmonie : Les textes justement ; pourquoi avoir mélangé tous les textes des morceaux ? Et certaines phrases imprimées dans le livret ne se retrouvent pas dans les chansons ? Il y a aussi plusieurs langues utilisées. Quelle est la signification de tout cela ?

Elend : J'essaie de les faire exister en tant que textes littéraires, indépendamment de la musique. La musique exige un rapport plus libre au texte et à son sens, ce sont avant tout les rythmes et la musicalité des syllabes qui comptent. à l'époque de l'Office, je m'étais laissé enfermé dans une religion du texte qui a pu parfois nuire à la musique. Désormais, j'ai intégré le fait qu'il y a deux logiques : la logique musicale et la logique textuelle... et les deux sont légitimes. Nous n'avons pas à sacrifier l'une à l'autre. Le texte va bien au-delà des simples chansons, qui ne sont plus alors que de simples fragments. Quant à la présentation typographique un peu particulière, c'est un moyen commode de traduire graphiquement cette errance et également de faire entre plusieurs voix, de déstructurer le discours, sa syntaxe et de marquer la non linéarité du temps exprimé.

Harmonie : Les violons sont très présents sur l'album et réellement emprunts d'une grande tristesse. Pas de violoncelle en revanche ; c'est pourtant l'instrument classique de la douleur par excellence ?

Elend : Pour ce qui est du violoncelle, je peux te dire qu'il y en aura sur l'album que nous enregistrons actuellement. Comme je l'ai mentionné tout à l'heure, c'est la rencontre avec ces deux violonistes, issus du milieu classique, qui nous a donné envie de poursuivre l'aventure Elend et de rendre à nouveau notre travail public. Il est donc naturel que les violons soient en avant. Cela nous a ouvert d'autres voies : j'avais notamment envie d'"aérer" un peu notre musique et de la faire sonner de manière plus organique..

Harmonie : à ce propos, un mot sur le son de cet album qui est absolument fantastique.

Elend : Merci. Le fait de posséder notre propre structure nous permet de ne plus être limités par des contraintes de temps. Nous avons la chance d'avoir un excellent ingénieur du son, Sébastien Roland, au sein du groupe. Nous attachons beaucoup d'importance au son et nous voulons que ce nouveau cycle possède une réelle unité sonore.

Harmonie : Pas envie de sortir l'album sur les nouveaux supports technologiques comme de DVD audio ou le SACD et donc en 5.1 ?

Elend : Oh non ! le mixage en stéréo est déjà suffisamment compliqué comme cela !

Harmonie : Aimeriez-vous enregistrer un jour avec un véritable orchestre classique puisque l'essentiel des orchestrations de la trilogie des ténèbres provient en fait des machines ?

Elend : Oui, enregistrer avec un orchestre de chambre serait l'idéal. Peut-être aurons-nous un jour la possibilité de le faire. Qui sait ?

Harmonie : Et l'intégration d'éléments plus rock, comme la guitare électrique ?

Elend : Non, pas dans Elend. J'ai déjà un projet parallèle avec guitariste. Je tiens à garder une unité de style pour un même projet.

Harmonie : Avez-vous l'impression d'avoir été des précurseurs en matière d'intégration d'éléments symphoniques ?

Elend : C'est une chose qu'on nous dit souvent... Mais pour moi les véritables précurseurs pour l'utilisation d'éléments orchestraux dans la musique populaire sombre, ce sont Dead Can Dance. Mais c'est une idée qu'ils ont rapidement délaissée. Nous l'avons reprise et nous l'avons développée et radicalisée : il suffit de comparer Within the Realm of a Dying Sun, leur album le plus sombre, et The Umbersun, le nôtre, pour mesurer l'abîme qui nous sépare.

Harmonie : Et où situez-vous votre public?

Elend : Le fait de ne pas tourner et de ne pas nous confronter à une audience ne nous aide pas à apprécier ce genre de choses. Il est potentiellement assez large, je pense. être sur un label métal nous a bien entendu fait connaître dans ce milieu. D'ailleurs, je trouve que le public métal actuel est beaucoup plus ouvert que par le passé. Il y a comme une sorte de transversalité entre les genres désormais, et c'est une bonne chose. Nous touchons aussi une frange du public gothique. Je crois que l'on commence à intéresser le public de Dead Can Dance en général (ndlr : vrai ! le groupe Rajna, autre poulain de l'écurie Holy records et fortement influencé par Dead can dance, aime beaucoup la musique de Elend), et une certaine frange du public progressif aussi. En fait, tout amateur de musique sombre peut se retrouver dans notre musique. On nous rapporte que notre album est très bien accueilli dans tous les milieux, même les plus éloignés de notre scène d'origine, alors...

Harmonie : La disparition des vocaux plus brutaux y est peut-être pour quelque chose ?

Elend : Oui, sans aucun doute.

Harmonie : Et sinon qu'est ce que vous écoutez en ce moment ?

Elend : C'est assez diversifié. Pour la pop, le gros de ma discothèque est constitué de métal extrême de la fin des années 80 et du début des années 90, mais j'écoute aussi un peu de musique électronique et de la folk des années 70. En gros, je vais de Leonard Cohen et Johnny Cash à Demigod et Napalm Death. En musique savante, je suis resté attaché aux polyphonies de la Renaissance, mais je m'intéresse aussi beaucoup à la musique contemporaine. Renaud écoute beaucoup de jazz. Sébastien est plutôt rythm'n'blues.

Harmonie : Aucune chance de vous voir un jour vous produire en concert ?

Elend : Je ne crois pas... mais rien n'est impossible.