Interview avec Ludovic Fabre pour Metallian Mag.

1 - Cela va faire cinq longues années qu'ELEND n'a rien sorti... Pourquoi un tel silence ? Le groupe avait-il splitté durant cette période ?

Renaud Tschirner : Nous ne nous sommes pas séparés après le dernier album, bien au contraire : nous avons travaillé sur plusieurs autres projets. Après la sortie de The Umbersun chez Music for Nations en mai 1998, nous nous sommes concentrés sur une activité musicale purement privée - nous en avions assez de la perte d'énergie et de temps liée au processus commercial de diffusion de notre musique. Les raisons principales qui nous ont poussés à rendre à nouveau public notre travail sous le nom d'ELEND sont, d'un côté, la rencontre de nouveaux musiciens talentueux qui collaborent maintenant avec nous, et de l'autre, la possibilité offerte par notre structure d'enregistrement, The Fall, de travailler sans dépendre d'un studio extérieur pour enregistrer et produire notre musique.

2 - Quelles ont été vos activités durant ce silence prolongé ?

Nous avons poursuivi, ensemble ou séparément selon les différents projets, le travail musical entamé sur les premiers albums d'ELEND, sans contraintes contractuelles, en poussant plus loin la recherche sonore et musicale. La musique qui en a découlé s'est révélée très diversifiée : assez " avant-gardiste " pour une partie de nos compositions, et beaucoup plus abordable pour le reste... Nous avons exploré des styles très différents, allant de l'indus bruitiste le plus violent à la pop et au trip-hop, en passant par la musique orchestrale. Peu à peu, nous nous sommes aperçu qu'un grand nombre de morceaux portaient la marque indélébile d'ELEND, malgré une manière de composer moins orientée vers la musique savante et malgré l'intégration de nouveaux instruments. Nous avons décidé de rendre à nouveau public notre travail, en envoyant, pour ainsi dire, Elend, qui est le seul nom connu, en éclaireur et en attendant de sortir la suite : Statues, A Poison Tree et surtout Ensemble Orphique.

3 - à l'heure actuelle quels sont les membres qui composent ELEND ?

En fait, ELEND et tous les projets que j'ai mentionnés précédemment sont composés d'un " noyau dur " de deux compositeurs-interprètes (Hasnawi et Tschirner, les fondateurs du groupe) et d'un ingénieur du son (Roland) et d'un collectif de musiciens qui interviennent en fonction des nécessités musicales des différents projets... Sur le nouvel album d'ELEND, on retrouve notre soprano Nathalie Barbary, qui avait participé à l'enregistrement des précédents albums du groupe. Cet album voit l'arrivée de deux violonistes/altistes, d'une seconde soprano et d'un multi-instrumentiste qui s'est chargé de toutes les parties de cuivres (trompette, trombone, cor).

4 - La trilogie de l'Officium Tenebrarum ayant été achevée avec The Umbersun, sur quel concept reposent vos nouvelles compositions ?

Contrairement aux trois précédents albums, qui avaient été conçus comme trois moments très intégrés d'une trilogie musicale et textuelle, ce nouvel album entretient un lien beaucoup moins rigide avec le texte qui a servi de point de départ. Ce texte est un long poème en constante évolution. Le mouvement général et les thèmes sont établis depuis longtemps, mais Iskandar le retravaille sans cesse dans le détail et il progresse par ajouts. Nous concevons les nouveaux morceaux comme des " évocations musicales fragmentaires " de ce texte. Il s'agit d'une triple odyssée, intérieure, fantasmée et mythique, avec des renvois à l'épopée homérique et à ses relectures dans la littérature occidentale. Les thèmes centraux des nouveaux textes, le périple, l'attente, la vision sont indissociables du symbole des vents ; ceux-ci ont plusieurs significations, qui varient selon le contexte : destructeurs ou fécondateurs, ils sont toujours en mouvement et deviennent une allégorie du temps et de la mort, de la mémoire et de l'oubli.

5 - Parle-nous plus précisément de ces nouvelles compositions : ce que j'ai pu entendre reste une fois de plus très sombre et semble aussi plus dépouillé... Avez-vous déjà un titre pour le prochain album et quand la sortie est-elle prévue ?

Notre nouvel album a pour titre Winds Devouring Men et il sortira en France le 10 mars. Nous avons prévu de sortir désormais les albums d'ELEND à un rythme annuel régulier. L'album suivant est déjà aux trois-quarts enregistré, mais nous n'avons pas encore de titre. Pour ce qui est de l'aspect plus dépouillé de la musique, il est voulu et assumé... Cela n'aurait aucun sens de répéter à l'infini le type de musique que nous composions au milieu des années 90 : nous avons enregistré ces albums, cette musique existe désormais - et c'est une chose que nous n'avions pas oublié de préciser dans les interviews de l'époque, lorsqu'on nous demandait à quoi allaient ressembler les futures compositions d'ELEND une fois la dernière messe de l'Office des Ténèbres achevée. Nous avons toujours su que nous devions chercher de nouvelles formes d'expression. Le fait que certains morceaux du nouvel album soient si " dépouillés " au niveau de l'instrumentation ne fait que renforcer la tension entre les passages calmes et les explosions de violence ou entre ces morceaux et les morceaux plus denses. Nous avons éliminé les hurlements, comme tu as pu l'entendre : il n'était plus question de les utiliser en dehors du cadre qui les justifiait... cela aurait réduit les hurlements de l'Office à un simple artifice. Or cela n'était absolument pas le cas.

6 - La musique que vous proposez atteint une dimension tragique extrême, un côté dépressif réellement marquant, plus que la plupart des groupes se disant " sombres ". Dans quelles conditions composez-vous ? Et quels sont les faits qui ont destiné chez vous à une telle noirceur de la musique ?

Je te remercie pour ta première remarque, car s'il y a une manière adéquate de définir notre musique, il nous semble que c'est celle-là : en évoquant la tension tragique qui l'anime. Musique tragique, c'est cela qui est exact... tout le reste est faux ; quand on nous parle de " musique gothique ", nous ne voyons vraiment pas le lien avec notre musique ; " musique orchestrale ", c'est une description partielle : il y a bien une base orchestrale, mais les sons, les rythmes et les textures industriels occupent une bonne place maintenant ; nous utilisons aussi des percussions et des instruments orientaux, et des sons synthétiques d'ambiance. Il n'y a rien d'exceptionnel dans notre façon de composer, si ce n'est une méthode assez élaborée nécessitée par la distance géographique qui nous séparent Iskandar et moi, les deux compositeurs... Quant à chercher d'où provient notre intérêt pour la violence musicale, c'est assez étrange. Il y a sans doute chez nous une profonde compréhension de la violence extrême... et puis surtout nous refusons de nous laisser guider par les normes musicales qui définissent ce qui peut ou doit se faire pour obtenir un certain effet. Je crois que personne avant nous (quelques compositeurs " classiques " exceptés, Richard Strauss, par exemple, dans Elektra) n'avait intégré des hurlements dans un contexte étranger comme celui de la musique " d'expression savante " que nous écrivions à l'époque. Les nouvelles compositions vont encore plus loin, puisqu'elles intègrent aussi la production sonore, un domaine dans lequel nous ne pouvions jamais réellement innover en raison du manque de contrôle inhérent à des enregistrements limités par le temps et le budget. Je crois que c'est la première fois qu'on peut entendre une telle intégration sonore entre des éléments orchestraux et industriels : ni la musique savante (à l'exception peut-être de certaines pièces de Pierre Henry, et encore !), ni la musique industrielle, ni la musique de film n'ont tenté un mélange sonore comparable à celui que l'on entend sur " Under War-broken Trees ", " Away from Barren Stars " ou " Winds Devouring Men ", morceaux pour lesquels nous sommes parvenus à un équilibre sonore idéal entre tous les éléments.

7 - La démarche d'ELEND, au-delà de l'aspect purement musical, est hautement artistique. Plus qu'un simple prétexte pour pouvoir jouer de la musique sombre et dépressive, le concept global d'ELEND s'étend à un niveau intellectuel très poussé, réservé donc à une élite. Quel a été jusqu'à présent votre parcours musical pour pouvoir composer de telles œuvres ? Quelles études avez-vous faites (même à titre personnel) pour vous intéresser de si près aux domaines religieux et mythologiques évoqués jusqu'à présent sur vos albums ?

Je ne sais pas trop quoi répondre ! Il y a bien sûr eu une éducation classique chez chacun de nous... mais, pour la musique, nous sommes plus autodidactes qu'autre chose. Quant aux références littéraires ou philosophiques, nous avons été élevés dans un milieu culturel propice et nos études sont naturellement allées dans cette direction. Mais je voudrais faire une remarque : je ne suis pas d'accord avec toi lorsque tu dis que notre musique est réservée à une élite - qu'elle s'adresse à un public restreint comme toute musique exigeant beaucoup d'attention et d'efforts de la part de l'auditeur, c'est vrai. Mais c'est vrai même dans la scène métal ! Les disques qui se vendent ce ne sont pas ceux de Fleurety, Carbonized ou Ved Buens Ende, mais ceux de Cradle of Filth ou Immortal, ce ne sont pas ceux de Dillinger Escape Plan ou Mastodon, mais ceux d'In Flames et de Children of Bodom, ceux ne sont pas ceux de Beyond Dawn ou Evoken, mais ceux d'Anathema et de Katatonia... est la liste est longue ! La facilité attire toujours plus de monde. Mais il n'est pas nécessaire de repérer les allusions mythologiques, les références poétiques et littéraires pour apprécier nos textes ; de même qu'il n'est pas nécessaire de connaître la tradition musicale avec laquelle nous jouons pour apprécier et comprendre notre musique. Bien sûr connaître cela apporte un plaisir supplémentaire, mais je crois profondément que, pour apprécier notre musique, il suffit d'aimer véritablement et viscéralement la musique sombre... Notre musique est suffisamment expressive par elle-même pour retranscrire notre vision tragique du monde.

8 - ELEND est donc surtout affilié, depuis ses débuts il y a maintenant une dizaine d'années, aux mouvements dark-wave et gothique. Quel est le lien qui néanmoins vous unit, même de loin, avec le monde du métal? Vous-mêmes écoutez-vous du métal et en jouez-vous en dehors d'ELEND ?

Beaucoup de gens dans les deux scènes seraient très surpris d'apprendre que F.E.T.O., Domination, Close to a World Below, With Fear I Kiss the Burning Darkness, font partie du panthéon des disques que nous aimons. Mais il y a un grand malentendu à notre propos dans les deux scènes. Nous n'avons aucun lien musical véritable avec ces deux scènes, les liens que certains trouvent sont superficiels. Notre lien c'est le public. Nous n'appartenons à aucune scène en particulier, mais nous sommes aux confluents de plusieurs scènes. Si tu préfères nous appartenons au " super-genre " de la musique sombre, qui regroupe aussi bien des groupes métal, indus, ambient, des compositeurs de musique savante, de musique de films, certains musiciens de free-jazz... Nos liens avec la scène métal sont très simples ; nous avons deux origines musicales : la musique " classique " ou savante, et le métal le plus extrême... Nous écoutons du métal... pas en tant que style fermé sur lui-même, mais plutôt pour son potentiel de violence et de barbarie. C'est le côté barbare de certains groupes de métal qui nous a toujours fascinés. Et tant qu'il y aura des groupes comme Dillinger Escape Plan, Cadaver Inc., Shape of Despair ou Dolorian, nous continuerons à écouter et apprécier certains disques de metal...

9 - Après un séjour chez MUSIC FOR NATIONS vous voici de retour chez HOLY Records : que s'est-il passé chez l'un et chez l'autre pour que ces changements de labels interviennent ?

Jusqu'en 1998, nous étions forcés d'enregistrer nos albums dans un studio extérieur. Cela entraînait un budget assez élevé. Nous nous sommes rapidement rendu compte après notre second album (Les Ténèbres du Dehors, sorti sur Holy Records en 1996) que nous ne pourrions jamais atteindre ce que nous visions en terme de production avec les petits budgets que nous offraient les petits labels. à cette époque, nous avons été contactés par plusieurs maisons de disques, et comme notre contrat avec Holy se terminait, nous en avons profité pour choisir l'offre qui nous permettrait de produire nos albums de façon satisfaisante, dans des studios professionnels. C'est finalement ce qui s'est passé pour The Umbersun... Nous n'avons pas quitté Holy Records par mécontentement, mais pour des raisons de perfection artistique. Ce qui, au final, nous a permis d'enregistrer un album dont la production sonore correspondait à nos attentes. Mais la collaboration avec un gros label comme Music for Nations n'a pas vraiment porté ses fruits, comme tu le sais peut-être... Puisque à présent nous pouvons enfin travailler dans les conditions quasi idéales apportées par notre studio privé, nous collaborons avec plusieurs petits labels, qui aiment notre musique, qui respectent le fonctionnement interne du groupe, et à qui nous donnons des licences régionales. Les contacts ont toujours été bons avec Holy Records et il était naturel que nous les choisissions pour notre licence française.

10 - Quand va-t-on enfin pouvoir retrouver du ELEND (anciens albums) disponible en magasin ?

Ils ont toujours été disponibles, sauf peut-être The Umbersun, qui a souffert d'une politique de distribution complètement absurde. C'est au public de montrer son intérêt pour cette musique ; on peut espérer que les circuits de distribution s'adapteront à la demande et que les albums précédents seront plus disponibles.

11 - 2003 est-elle donc enfin réellement l'année du retour d'ELEND ?

C'est l'année du retour d'ELEND à une activité publique, oui.